L'automatisation du webdesign

23 Jul
2015
L'automatisation du webdesign

Imaginez un site web qui se conçoit lui-même grâce à une intelligence artificielle réunissant des compétences de développeurs et de designers. C’est à la fois effrayant – une activité de plus que l’on abandonnerait au profit des machines – et fascinant car cela impliquerait que ces machines soient capables de créer, d’inventer, d’imaginer. 

 

L’automatisation du monde est en marche

Et rien ne semble pouvoir l’arrêter. Les chaînes de productions industrielles sont composées en grande partie de robots (voir cet article sur l’usine 4.0), et pendant que des programmes informatiques boursicotent à la vitesse de la lumière ou traduisent nos conversations en direct, d’autres pilotent des drones de combat ou des voitures.

Ce phénomène d’automatisation a été abordé par le pionnier du web, Marc Andreessen, dans un éditorial du Wall Street Journal intitulé «les logiciels mangent le monde». Il y écrit notamment que «l’omniprésence des ordinateurs et de l’internet vont diviser les emplois en deux catégories : ceux qui diront aux ordinateurs ce qu’ils doivent faire et ceux à qui les ordinateurs diront ce qu’ils doivent faire». Rappelons le, Mr Andreessen a participé au développement de Mozaïc, l’un des tout premiers navigateurs modernes.

De mon côté, en tant que concepteur de produits numériques, je pensais me trouver plutôt du bon côté de la ligne, chez ceux qui imposent leur vision aux ordinateurs. Il ne m’était pas venu à l’idée que mon travail pouvait devenir automatisable. Mais une start-up américaine semble en avoir décidé le contraire.

 

Le site web qui se construit tout seul

La promesse de The Grid est d’automatiser la conception et le développement des sites web. Moyennant 25$ par mois, vous disposerez de “votre développeur web personnel” auquel il vous suffira de donner du contenu et des directives. Il générera au fur et à mesure votre site web, personnalisé et optimisé selon vos objectifs.

L’équipe a réussi plusieurs levées de fonds et compte dans ses rangs de sacrés talents, comme Leigh Taylor, le talentueux designer à l’origine de la plateforme de blogging Medium, ou Henri Bergius, le créateur de l’environnement de développement No-Flo . Le projet se donne donc les moyens de ses ambitions.

La manière dont The Grid fonctionne est assez nébuleuse et on ne sait pas grand chose sur leur algorithme. Mais d’après le site TechCrunch, “le logiciel fait une analyse profonde de tous les contenus que vous voulez ajouter à votre site” et adapte l’interface en fonction. L’outil est capable d’aller vraiment dans les détails, puisqu’il effectue des analyses d’opinion mining sur l’ensemble des textes pour identifier des sentiments, détecte si les personnes sur les photos sont en train de sourire pour déterminer la typographie et la couleur à utiliser, ou encore identifier les zones de faibles contrastes sur des photos pour pouvoir positionner le texte au bon endroit.

Au final, The Grid sera capable de prendre de nombreuses décisions qui étaient jusqu’à présent l’apanage de plusieurs métiers du web :

  • Chez l’ergonome, la hiérarchie visuelle des pages, les patterns d’interface à employer, les interactions, la navigation.
  • Chez le designer, les couleurs, les typographies, la retouche des images.
  • Chez le développeur, le développement (carrément !)

On peut même imaginer que le site web sera capable d’analyser ses propres statistiques d’utilisation pour s’adapter en conséquences.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Le design sur le web s’est beaucoup enrichi ces dernières années, et arrive aujourd’hui à des niveaux de maturité et de qualité très élevés. Des tonnes de metrics ont été analysées, les comportements utilisateurs ont été passés au peigne fin, des techniques ont émergé pour mourir aussitôt, d’autres se sont inscrites dans la durée. Nous arrivons à un point aujourd’hui où l’on sait assez bien ce qui marche et ce qui ne marche pas pour le web et, par opposition assez naturelle, les innovations de grandes échelles sont devenues rares (la dernière en date restant d’après moi le Responsive Design).

C’est ainsi que tout le monde travaille aujourd’hui avec les mêmes outils et méthodes de conception, de développement, de tests, les mêmes bonnes pratiques ergonomiques, les mêmes patterns d’interface et les mêmes codes esthétiques.

Un des exemples qui me parle le plus est l’omniprésence des frameworks d’interface tels que Bootstrap ou Foundation. Ces outils permettent de gagner énormément de temps dans le développement en proposant une banque de composants d’interface réutilisables, comportant leurs propres logiques de comportement. Le temps et l’argent étant le nerf de la guerre, ils ont donc beaucoup de succès, à tel point que des librairies  et des templates ont été créés à partir de Bootstrap sur la plupart des logiciels de maquettage (Axure, Photoshop, Invision, etc), renforçant encore plus l’influence de ces frameworks dans la conception. Dans la même veine, on peut aussi évoquer le CMS WordPress qui prétend faire tourner 24% du web, ou encore la librairie d’icônes Fontawesome, extrêmement utilisée.

Quelques composants du framework Bootstrap

 

Si l’on regarde du côté de l’ergonomie et des interactions, la majorité des bonnes pratiques sur le web sont aujourd’hui bien établies, que ce soit via des heuristiques établies par des experts, ou via des guides créés par les grands acteurs du Web, comme le Material Design de Google. La plupart des incertitudes et des débats qui perdurent aujourd’hui sont sur des points de détail (comme “De quel côté aligner le label d’un champ texte ?” ou “Quel icône utiliser dans un hamburger menu ?”).

Les codes visuels de certains secteurs particuliers viennent encore renforcer cette standardisation, c’est particulièrement criant du côté du e-commerce où tous les sites se ressemblent, comme par exemple la Redoute et les 3 Suisses.

Et là, vous me voyez certainement venir de loin : c’est cette standardisation qui rend le webdesign automatisable. Plus on codifie une pratique en homogénéisant ses méthodes et ses outils et en lui imposant des règles, plus on laisse le champ libre à son automatisation par des logiciels qui auront intégré l’ensemble de ces paramètres. Une étude très intéressante à ce sujet est celle réalisée par l’organisme Nesta, sur l’économie créative et le futur du travail.

 

Savoir s’adapter

Les concepteurs du web ne devraient pas se sentir particulièrement en danger, à condition qu’ils soient prêts à évoluer avec leur époque.

Tout d’abord, il va se passer un temps certain avant que les machines soient capables de concevoir comme des humains, c’est à dire en prenant en compte les dimensions émotionnelles et stratégiques de la conception, au delà de celles purement fonctionnelles et pratiques. Leigh Taylor affirme par exemple que The Grid a besoin d’apprendre, et doit donc être éduqué et guidé par un designer expérimenté. Finalement, The Grid ne conçoit pas, il applique un ensemble de règles prédéfinies desquelles il ne déviera pas. L’humain de son côté sait quand et comment ne pas suivre les règles.

Ensuite, il faut avoir conscience que le terrain de l’innovation sur le web se déplace. Avoir un site beau, performant et efficace n’est plus vraiment exceptionnel ni différenciant pour les entreprises qui cherchent à se démarquer par d’autres moyens : le contenu et l’expérience globale.

Le contenu est le nouveau nerf de la guerre, c’est lui qui porte la valeur. Qu’il s’agisse d’une recette de cuisine, une paire de chaussures, un billet d’avion, un évènement dans un calendrier ou encore la saison 5 de Game of Thrones, c’est ce qui nous pousse à aller consulter nos sites favoris.

Et les entreprises investissent beaucoup d’argent pour que ces contenus soient de qualité et les plus accessibles possibles. Pour cela, tous les moyens sont bons. On arrive alors au second domaine d’innovation qui est celui de l’expérience globale d’un service. Un site web ou une app mobile ne deviennent que des points de contacts parmi d’autres :  une borne interactive, un serveur téléphonique, une montre connectée, une boutique physique, une adresse email… Et c’est la globalité qu’il faut penser et concevoir de manière cohérente. On entre alors dans une complexité qu’il est aujourd’hui impossible d’automatiser.

Pour éviter de se faire rattraper par la machine, le concepteur web devra donc suivre ce déplacement de l’innovation et de la valeur, et s’intéresser aux contenus et à l’expérience globale d’un service. Il ne devra pas se contenter d’être un “wireframiste” qui conçoit des interfaces.

Il devra élargir ses horizons.

 

Article posté à l'origine sur www.pepperbot.io

 

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