Taylorisme et croyances sur l'Homme

18 Feb
2013
Chalie Chaplin dans le film les temps modernes Les temps modernes

Le 24 Janvier 2013 on a "fêté" le centenaire du travail à la chaîne. De nombreux articles ont fait référence à Henry Ford, à la Ford T, au Taylorisme, au Fordisme, au Toyotisme et à l'organisation scientifique du travail. De nombreux "lieux communs" sur lesquels on a déjà beaucoup écrit. Il n'est donc pas question de ressasser les mêmes histoires que celles que l'ont peut lire par ailleurs. Il m'importe ici d'aborder un point spécifique, fondateur du taylorisme et qui le dépasse.

Qu'est ce qu'être un Homme ? Plus spécifiquement, qu'est ce qu'être un Homme au travail ?

Chacun de nous propose des réponses. Frédéric Taylor et Henry Ford devaient très probablement avoir des idées sur la question. Ces "idées" sont des croyances qui déterminent une vision de l'Homme au travail et donc de l'Homme tout court (on n'a pas encore réussi à séparer les deux, c'est la signification du mot individu). Selon ce que vous croyez, vous aborderez des sujets comme l'organisation du travail ou l'étude du "facteur humain" différemment.

Un premier "axe d'analyse" possible de l'Homme serait de savoir si celui-ci est libre.

Selon les croyances que vous aurez sur celui-ci, vous commenterez ses actions, son activité de travail différemment.  Une vision déterministe et causale de l'Homme, amènera le "croyant" à formuler des phrases du type : "L'opérateur a fait ça parce que...". L'action accomplie à l'instant "t" est déterminée par tout ce qui a pu se passer auparavant. Il y a un lien de causalité entre ce que je fais et ce que j'ai vécu par le passé. Comment pourrais-je être coupable de quoi que ce soit dans ces conditions (mon comportement étant la résultante d'un ensemble de facteurs... Je n'ai finalement jamais de responsabilité... c'est le destin) ? Tout comportement est justifié par le passé, il n'y a pas de libre arbitre, l'Homme n'est pas Libre.

A contrario, si je pense que l'Homme est libre, j'ai tendance à formuler des phrases du type "Il a choisi de faire ça parce que ..." ou "On peut expliquer son choix car...". Il n'y a pas négation de l'importance du passé. Celui-ci apporte des clefs de compréhension des choix et il y a TOUJOURS "choix". Je ne pense pas les actions d'une personne comme possibles hors de son libre arbitre. Il n'y a plus causalité et on peut justifier les actes d'une personne non seulement par ce qu'elle a été, mais également par ce qu'elle est, et sûrement par ce qu'elle veut devenir : "Je fais des études pour devenir médecin". Avec un postulat de liberté de l'Homme, il devient impossible d'établir un lien de causalité absolue entre faits passés et comportement actuel. Il est possible d'établir des corrélations, constater des simultanéités, mais nous ne pourrons jamais affirmer qu'il y a causalité.

Le sujet de la liberté est fondateur. Il nous amène à poser un regard différent sur l'autre. J'ai plus d'estime pour l'Homme libre que pour "l'Homme causal". Ce faisant j'ai plus ou moins de "dignité" dans mon approche de celui-ci. La dignité, c'est reconnaître l'Homme comme une fin et non comme un moyen. Il me semble, à titre personnel, que la vision causale de l'Homme amène à avoir peu (pas) de dignité.

Je ne jugerai pas le Taylorisme. On a eu dit à plusieurs reprises qu'un des objectifs de Taylor était de réduire la pénibilité du travail en minimisant les gestes de chacun et les accidents du travail sur la chaîne de production ce qui semble très digne. Il n'en reste pas moins que l'objectif initial de la démarche était de produire plus et plus vite. Les TMS (troubles musculosquelettiques) sont le résultat de l'application de ces méthodes nouvelles sur fond de cadences productives élevées. De plus, il faut observer l'aspect cognitif du travail qui est proposé. On peut qualifier sans problème celui-ci d'abêtissant. Henry Ford propose à des ouvriers qualifiés (le mot qualifié a une grande importance), ceux là même qui sont capables de construire une voiture de A à Z, de se cantonner à une tâche bien précise qui est définie (prescrite) dans le processus (le mot processus est également très important). Ce n'est pas pour rien si Ford payait les fameux "5$ a day". Cela n'était probablement pas que la redistribution aux ouvriers des bénéfices acquis sur les ventes de la Ford T. A l'époque, Ford est confronté à une rotation de l'emploi (turn-over) importante qui l'oblige à payer au dessus du salaire moyen les ouvriers qualifiés sur les chaînes de production. Ceux-ci, préférant travailler dans des petites entreprises, plus artisanales, dans lesquelles ils peuvent encore faire preuve de leur "tour de main", de leur "habileté".

Cette déqualification cognitive du travail n'est possible que dans un contexte industriel. Il s'agit de séparer "celui qui fait" de "celui qui pense" ce qu'il y a à faire. L'objectif est de capitaliser les savoir-faire, "sortir" le travail du travailleur, rendre l'Homme interchangeable, prolétaire à nouveau, vendeur d'une force de travail à bas prix. Les techniques (qui sont des actes traditionnels efficaces) deviennent reproductibles à l'aide de protocoles, de procédures standardisées.

Il semble clair que, dans cette vision des choses, l'Homme est bien un moyen et pas une fin.

Si l'Homme est un moyen, il s'agit donc de l'exploiter au mieux. Pour se faire la méthode "empirico-analytique" est utile : On mesure les faits quantifiables : temps d'exécution d'une tâche, quelle est le poids maximum qu'un Homme peut soulever, quelle distance maximum peut-il parcourir par jour... l'Homme n'est plus individu et les mots utilisés le montrent. On est passé d'une  "heure d'un Homme" à "un Homme d'une heure". On s'intéressera à sa physiologie, à sa cognition... L'objectif est de bien connaître le moyen (l'Homme), son "potentiel" d'adaptation afin de l'exploiter au mieux hic et nunc.

En opposition à l'approche de l'Homme non libre utilisé comme un moyen de production, il y a une étude plus "digne" de l'Homme, qui conçoit celui-ci comme une fin et qui l'observe comme une entité libre d'agir. Il s'agit de porter une attention plus grande à tout ce qui n'est pas quantifiable, réaliser des études cliniques et rédiger des histoires. Le récit est une manière d'approcher l'Homme et transmet des traditions, la mémoire du passé (depuis quelques siècles, voir millénaires). En réaffirmant l'importance des histoires, on s'approche dangereusement des sciences humaines, des sciences sociales et de la psychologie historique qui évitaient soigneusement d'utiliser des grilles d'analyse afin de ne pas commettre l'impair de ranger une personne dans une case.

L'Homme n'est pas un instrument de production, toutes ses actions n'ont pas une visée utilitariste (au sens économique), c'est un être fini, pleinement conscient de sa condition (il n'est pas éternel et le sait), qui sait prendre son temps.

Lorsqu'il réalise un travail, l'Homme a une réelle plus value, il fait ET pense son travail, c'est un Homme "du métier" qui a une vision de ce qu'est le travail bien fait. Il reconnaît la réalisation de chaque pièce et assume la qualité de ce qui est produit.

En terme de méthode, on parlera d'approche "historico-herméneutique" ou "historico-philologique" (je cite quelques auteurs à la fin de ce texte).

Mais pourquoi aborder ce thème sur le blog de l'Adcog (association des anciens de l'ENSC) ?

S'il n'est pas vigilant au cadrage de son intervention, le cogniticien peut être le premier instigateur d'une déconstruction du travail par une approche trop "scientiste" de l'activité. Je pense qu'il est très important quand on conçoit des interactions Homme-Systèmes Complexe d'avoir en tête qu'il y a des croyances sur le fonctionnement de l'Homme, des croyances qui ont un impact sur la méthodologie de travail qui va être adoptée. Savoir ce que pensent vos interlocuteurs de l'Homme, c'est déjà appréhender ce qu'ils attendent du résultat de votre travail.

Remerciements

Merci à Véro pour la relecture.

Quelques sources :

  • L'excellent "Eloge du carburateur" de Matthew B. CRAWFORD : l'histoire d'un directeur de Think Tank qui devient réparateur de moto ancienne.
  • "La dignité de penser" de Roland GORI avec notamment des citations d'Hannah Arendt à ne pas manquer.
  • "Le Facteur Humain" dans la collection "Que sais-je" écrit par Christophe DEJOURS.

Beaucoup d'autres lectures en lien avec l'économie et le travail (Yves Clot "le travail à coeur", Jean-Pierre DELAS "Economie Contemporaine : Faits, Concepts, Théories",...)

 A propos de l'auteur

Julien Perdriel Julien perdriel

Julien Perdriel, diplômé 2009 (promotion Alan Turing) de l'ENSC, a poursuivi ses études au sein du M2 Administration des entreprises de l'IAE de Bordeaux et travaille actuellement en tant qu'architecte d'entreprise au sein d'une entreprise de conseil parisienne.

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