Chronique de vie : Silvio Figeac-Galindo

05 Dec
2012
Après la publication il y a quelques mois du témoignage de Iyan, je vous propose aujourd'hui le découvrir le témoignage de Sylvio qui raconte sa découverte du monde professionnel dans le Sud-est de la France.  De nombreuses références à l'IdC (Institut de Cognitique) aujourd'hui rebaptisé ENSC (Ecole Nationale Supérieure de Cognitique).Par Silvio Figeac-GalindoAu début, j'ai choisi l'IdC pour son approche originale sur l'aspect humain: j'étais plutôt méfiant des études trop techniques, et je voulais un métier en rapport avec les sciences humaines. De loin, j'étais attiré par le milieu du biomédical et de l'ergonomie cognitive et physique, donc je pensais trouver mon compte.Après un intéressant stage de fin d'études dans une entreprise biomédicale implantée à Bordeaux, j'ai reçu mon diplôme. Je me sentais dès lors préparé pour les défis à venir. Le stage lui-même a consisté dans la création de l'interface HM d'un logiciel d'imagerie de la colonne vertébrale. Par affinité personnelle et suite à ce stage, je me suis orienté ainsi vers l'ergonomie IHM dans des projets de conception informatique.Pour des raisons liées à mon statut en France, je devais trouver rapidement un emploi. Il me fallait tout de même viser un poste d'ingénieur. Je n'avais pas l'envie immédiate, en 2009, de rentrer dans mon pays, le Honduras. Il manquait – et c'est toujours le cas – un tissu industriel et économique pour m'accueillir. N'ayant pas suffisamment d'expérience et pas de contact au Honduras dans le domaine qui m'intéresse, j'ai préféré, pour le moment, rester en France. J'imagine que là-bas, j'aurai trouvé un travail peu gratifiant, et pour lequel je manque d'expertise pour influencer positivement sur le développement de l'ergonomie IHM au Honduras. Rester en France apparaissait comme la meilleure option dans l'immédiat. Il existe une industrie active où s'applique l'ergonomie IHM, et où je pourrais faire mes premiers pas. Pour le long terme, on verra.Je me suis lancé dans le marché de l'emploi, en mettant en valeur les acquis de l'IdC, en informatique et en ergonomie IHM. Le temps me manquant, j'ai accepté le premier poste d'ingénieur informaticien que l'on m'a proposé. Heureusement, le poste trouvé n'était pas si éloigné de notre domaine d'expertise. Ce fût au sein d'une grande entreprise de conception informatique et de systèmes d'information à Sophia-Antipolis. Cette entreprise produit et entretient des solutions de base de données et d'applications web pour des agences de voyage et des lignes aériennes. Elle possède plus de 3000 employés dans le monde.J'ai intégré une équipe de développement UI pour une application web B2B destinée à des agents de lignes aériennes. L'interface leur permet essentiellement de réserver des sièges, associer des options spéciales à des passagers, et vendre des tickets. Mais beaucoup d'autres fonctionnalités secondaires coexistent, qu'il faut bâtir sur le back-end (système de bases de données) qui est à la base de toutes les activités de l'entreprise.Ma tâche dans l'équipe – composée d'environ une dizaine de personnes – était de simplifier les processus de conception UI par la rédaction et l'entretien des spécifications fonctionnelles des différentes composantes de l'interface. À priori ce n'est pas une tâche d'ergonomie cognitive : je ne participais pas au design des mock-ups / wireframes de l'interface, ni à la construction de l'IA (Information Architecture). J'étais l'intermédiaire entre l'équipe de design (composé d'ergonomes IHM et de gens de Marketing) et mes collègues du développement UI. Les mock-ups constituées par les premiers devaient être évaluées selon plusieurs critères : Est il possible de concevoir les IHM avec les outils XML dédiés ? Les IHM proposées sont-elles cohérentes vis-à-vis du "look and feel" global ? Sont-elles compatibles avec les fonctionnalités fournies par le back-end ?...Il fallait ainsi retravailler les mock-ups, les décliner sur des différents cas d'utilisation et formaliser leurs composantes UI représentées sur un document technique, de lecture accessible, destiné tant au développeur qu'au client. Le document devait permettre la customisation suivant le client et ses demandes. Après rédaction, les spécifications étaient revues à la fois en interne et par le client. Des itérations successives pouvaient se dérouler.Dans un métier comme celui-ci, il est nécessaire de pouvoir s'adapter  afin d'assimiler la méthodologie et les processus de conception et, si possible, les améliorer sans sortir du cadre. Il faut également des capacités de rédaction technique : retranscrire des données purement graphiques en une spécification, les écrire rapidement et précisément en anglais. De plus, une compréhension technique globale des potentialités du back-end était requise, afin de ne pas proposer une interface déconnectée de la réalité. De même il fallait comprendre les limitations techniques des outils de développement UI. En tant qu'ergonome, j'avais des connaissances utiles pour améliorer les mock-ups initiales sur des critères d'utilisabilité et de consistance avec le reste du produit. L'analyse des interfaces, appris au cours de mes études, me permettait de les regarder d'un oeil critique : il fallait détecter les failles éventuelles et agencer celles-ci en suivant le cheminement d'un parcours utilisateur. Enfin, le multi-tasking était la norme : simultanément rédiger des spécifications pour les fonctions à développer et veiller au respect des spécifications en cours de développement, du point de vue design et fonctionnel.J'étais tenu d'avoir un contact soutenu avec le client, les designers, l'équipe Marketing et les développeurs UI et back-end. Pendant l'implémentation, je rédigeai et exécutai les tests de Qualité du produit développé, avant les phases de test et d'assimilation par le client. C'est ainsi que remplir le cahier de charges initial impliquait une charge de travail constante et, somme toute, le travail était intéressant.Je manquais de marge de manœuvre et ma formation d'ergonome n'était pas centrale. Le processus qui m'était imposé de suivre était contraignant et ne laissait pas beaucoup de place à la créativité. C'est compréhensible au vu des limitations techniques, temporelles et budgétaires. L'activité de l'équipe était sans cesse recadrée autour de 2 questions essentielles :
  • La fonction correspond-t-elle à une demande explicite du client ?
  • Existe-t-il un budget pour la mettre en place ?
En règle générale, toutes les améliorations que nous pouvions faire sur le produit résultaient d'une contractualisation avec le client. Tout autre proposition d'amélioration ne rentrait pas dans le budget et n'était pas validé par mon chef d'équipe. Incidemment, à tous les niveaux du cycle de production, on évitait de faire des propositions aux clients trop "out of the box" par rapport à la solution de base. La responsabilité du management était de piloter le projet, et veiller que notre charge de travail rentre dans le budget prévu. L'innovation sur les produits et les processus se faisait à un autre niveau de l'entreprise. J'aurai voulu travailler plus en amont du cycle de conception (phase d'analyse de la demande et design des mock-ups).En conclusion, on peut dire que cette entreprise, fondée dans les années 80, reflète le dilemme des fournisseurs de systèmes d'information classiques : une véritable conscience de l'importance de l'ergonomie IHM, mais sans les moyens et l'assimilation de cette importance dans les processus de conception. Seul compte la qualité et l'implémentation correcte du produit final.L'utilisabilité est accessoire et n'est pas une exigence à part entière. L'organisation reflétait cela : les départements du design et de l'ergonomie étaient fusionnés avec le marketing et intervenaient peu après la proposition de mock-up. Avant mon arrivée, il y avait une mésentente entre les ergonomes et les développeurs UI. J'ai pu servir de médiateur, même si, finalement, j'étais obligé de favoriser plutôt mon équipe et sa vision de développement, centrée autour de la qualité et des contraintes techniques plutôt que l'utilisabilité. On peut espérer que les choses changeront, avec la pression de la concurrence et les évolutions des exigences des clients et utilisateurs finaux.Le projet s'est fini mi-2011, avec la fin des développements avec nos principaux clients. J'ai été déplacé dans une nouvelle équipe, qui travaille encore plus en aval dans le cycle de production : l'installation et la configuration du produit fini chez le client. J'ai un dialogue plus accru avec le client, ce qui rend le travail intense, avec des fortes pressions temporelles.J'espère que ces expériences ne seront pas du tout nuisibles pour mon projet personnel final : revenir dans le monde de la recherche en ergonomie et psychologie cognitive. Mon apprentissage dans le monde professionnel depuis trois ans sûrement laissera des acquis durables en méthodes et en discipline de travail. Je reste curieux, ouvert aux nouveaux défis, et voulant voyager, là où je pourrais appliquer mes talents. Parfois il n'est pas possible de trouver le travail précis que l'on souhaite; Dans mon cas j'ai été obligé d'accepter et d'assumer un poste sur lequel je doutais de pouvoir m'adapter. Tout s'est finalement bien passé. Je pense qu'on peut mettre en valeur ses acquis, à tout instant.

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